Connexion

À FLEUR DE PEAU

«Tatoueurs, tatoués»: peintures sur soi au Musée du quai Branly

Entretien avec Karine Grenouille, secrétaire du Syndicat National des Artistes Tatoueurs (SNAT) depuis 2003.

Rite de passage ou acte esthétique, marque d’exclusion ou phénomène de mode… L’art du tatouage fait l’objet d’une exposition, depuis mardi 6 mai, au Musée du quai Branly à Paris, qui raconte l’histoire de cette pratique millénaire. À découvrir jusqu’au 18 octobre 2015.

L’exposition "Tatoueurs, tatoués" retrace l’histoire et la pratique du tatouage dans différentes sociétés du monde (Crédit: Shutterstock.com).

JOL Press : Historiquement, quels peuples pratiquent l’art du tatouage ? Depuis quand et dans quel but ?
 

Karine Grenouille : Les origines de cette pratique se perdent dans les âges. On en a même relevé des traces sur les corps d’hommes préhistoriques (comme Ötzi, vieux de 5 300 ans et découvert sous un glacier à la frontière entre l’Italie et l’Autriche). Nous sommes sûrs de deux choses : de son caractère mondial et de son histoire ancestrale. Celtes, Esquimaux, Egyptiens, Japonais, Berbères… Rares sont les peuples qui ne sont pas marqués par le tatouage.

La portée de cette marque corporelle est très vaste : rite initiatique, marquage des esclaves, pratique païenne, parures esthétiques, signes identitaires, marginalité… jusqu’au développement d’un art singulier dans nos sociétés modernes.

JOL Press : Comment le tatouage s’est-il propagé en Occident ? Auprès de quel public ?
 

Karine Grenouille : À l’origine facteur d’intégration, le tatouage a été diabolisé pendant plusieurs siècles et, paradoxalement, a toujours fasciné les voyageurs qui en ramenaient des souvenirs (photos, outils et même traces sur la peau). Les marins ont longtemps perpétué la pratique, qui a aussi été l’apanage des taulards, des voyous et des prostituées.

La fin du XIXe siècle a vu apparaître la machine à tatouer, et a ainsi vu naître le tatouage professionnel. En Europe, les premiers vrais studios de tatouage ont ouvert au milieu du XXe siècle. Ils ne se sont généralisés qu’à partir des années 70/80 : bikers, rockers et autres punks ont alors pris le relais des marins et des prisonniers. À cette époque, le tatouage renaît mais reste encore l’attribut d’une population marginale.

JOL Press : Comment le tatouage est-il passé d’une pratique de mauvais garçon à une pratique grand public ?
 

Karine Grenouille : Au cours des années 90, la mode récupère finalement le tatouage : les mannequins s’en parent, les dessins corporels apparaissent dans la publicité, le cinéma, les clips musicaux et dans la plupart des arts graphiques. Le tatouage d’appartenance et de protestation devient personnel et esthétique. Les amateurs de décoration corporelle se multiplient, le nombre de boutiques explose : en France, contre 15 boutiques ouvertes en 1982, plus de 400 existent en 2000, et peut-être plus de 2 000 dix ans plus tard.

Le matériel et les techniques ont considérablement évolué. Les conditions d’hygiène se sont calquées sur les modèles des professionnels de santé et sont désormais réglementées. Mais par-dessus tout, les graphismes se sont considérablement perfectionnés en l’espace de quelques années, laissant émerger des créations totalement novatrices chez certains tatoueurs. Parallèlement à ce foisonnement artistique, les styles tribaux sont redevenus populaires, autant chez les civilisations traditionnelles que dans les sociétés occidentales.

JOL Press : Pensez-vous que l’art du tatouage souffre d’un manque de reconnaissance ?
 

Karine Grenouille : L’art du tatouage ne souffre que d’un manque de reconnaissance officielle : les médias et le grand public perçoivent clairement le caractère artistique du tatouage. Les amateurs d’art sont nombreux à être sensibles aux œuvres produites aujourd’hui et depuis plusieurs années. Seul l’Etat rechigne encore à classer ces œuvres au même rang que des tableaux, des sculptures, des photographies etc. En accordant enfin au tatouage le statut d’œuvre d'art, il accorderait au tatoueur celui d’artiste : officiellement, les tatoueurs ne sont que des "prestataires de services".

JOL Press : Quels conseils donneriez-vous à une personne qui veut se faire tatouer ?
 

Karine Grenouille : Je donnerais les mêmes conseils que ceux qui figurent sur notre site. Il faut se donner le temps de la réflexion (idée personnelle), de la découverte des styles (books des tatoueurs, presse dédiée, conventions de tatouage) et du choix du tatoueur. Choisir un motif impersonnel sur un catalogue et se faire tatouer par le premier tatoueur croisé (avoir une vitrine n’est pas un gage de qualité et de créativité) est le meilleur moyen de regretter un jour son tatouage.

Un tatouage se construit idéalement à deux : le futur tatoué apporte l’idée, le projet, éventuellement une documentation ; le tatoueur met en forme le projet. La collaboration est parfaite si le tatoué a choisi le tatoueur pour son travail. La notion de confiance est primordiale dans cette optique.

Noter
0