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EXTRAITS DU «THÉORÈME DU LAMPADAIRE DE J-P. FITOUSSI

Pourquoi la politique monétaire n’est pas la seule responsable de la crise

Trente ans de politiques économiques et autant d'échecs : chômage, crises à répétition, croissance défaillante, inégalités grandissantes... Comment la plupart des économistes et des responsables politiques peuvent-ils se tromper à ce point ? Extraits de Le théorème du lampadaire, de Jean-Paul Fitoussi (Les Liens qui Libèrent éditions).

Photo : Images_of_Money/Flickr cc.

Selon quels ressorts les économistes appliquent-ils toujours les solutions qui ont échoué auparavant ? Pourquoi sont-ils esclaves d'un modèle délabré ? Pourquoi cette incapacité à penser autrement ? Et que donc faudrait-il faire aujourd'hui ? Quel nouvel imaginaire économique est-il vital de mettre en musique pour affronter toutes les crises dans leur ensemble : financière, sociale, environnementale ? Voici un opus décapant, une remarquable analyse à la fois économique, psychologique et politique de notre monde.

Extraits du Théorème du lampadaire, de Jean-Paul Fitoussi (Les Liens qui Libèrent éditions)

La fonction centrale des marchés financiers est le financement de l’économie réelle. L’histoire de la crise financière montre à l’évidence que la dérégulation peut les détourner de façon radicale de cette fonction, alors même que sa motivation est de leur permettre de la mieux accomplir. Seuls des marchés financiers sans aucune entrave, a-t-on répété ad nauseam, sont capables d’assurer le meilleur rendement à l’investissement, au bénéfice de tous. Mais, dans les faits, la dérégulation a ouvert à la sphère financière des territoires d’expansion non explorés qui lui ont permis de multiplier pour elle-même les occasions de profit sans avoir à se soucier de ce qu’il advenait dans l’économie réelle. Les innovations financières n’ont nullement eu pour finalité de faciliter le financement des entreprises et des ménages, mais de permettre à la sphère financière de pré- lever une part croissante des revenus de l’économie.

Son développement, dont nous avons vu qu’il fut considérable, s’est fait aux dépens plutôt qu’au service de l’activité réelle. Le moyen utilisé fut ce que l’on pourrait appeler le déversement des risques – rechercher les produits innovants les mieux à même de faire porter par autrui les risques que l’on prend soi-même. Si l’on croit à cette chimère, il n’y a théoriquement aucune limite au risque que l’on peut prendre: on prête à des agents insolvables, les NINJA par exemple, puisque la titrisation permettra de se débarrasser de la mauvaise créance.

Au lieu de chercher une innovation qui permette aux personnes modestes d’accéder à la propriété, on invente un processus qui les ruine en même temps que ceux qui, sur la foi des agences de notation, ont acquis des titres structurés. Chimère, disais-je, car le risque global n’est pas diminué lorsqu’une institution quelconque du système parvient à transférer son risque à d’autres. Le processus, au contraire, puisqu’il incite chacun à prendre davantage de risques, fait croître le risque global jusqu’à l’effondrement du système lui-même.

Cette propension au risque est aggravée par le caractère de "quasi-bien public" de l’activité financière. La lutte contre la fraude et le blanchiment d’argent fait que, dans tous les pays de la planète, les paiements en liquide sont plafonnés, les rémunérations doivent être versées sur des comptes bancaires et toutes les transactions doivent transiter par des institutions financières. Il faut pour cela que les populations qui ne souhaitent pas prendre de risques à leur insu aient confiance dans le système financier.

C’est pourquoi les gouvernements apportent leur garantie aux dépôts. Une façon de le faire est de renflouer les banques en difficulté lorsque, comme c’est le cas actuellement, la régulation est insuffisante pour les empêcher, précisément, de se trouver en difficulté. Il serait probablement moins coûteux pour le trésor public de laisser ces institutions aller à la faillite tout en indemnisant les déposants. Mais cela n’est possible que dans le cas de petits établissements dont la faillite ne risque pas de mettre d’autres institutions en danger. C’est tout le problème du "too big to fail". Et on a vu qu’il concernait même des banques strictement d’affaires (n’acceptant pas de dépôts), car elles entretiennent d’étroites relations avec les banques commerciales, et surtout avec celles dont le statut les autorise à être aussi banques d’affaires[1].

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Jean-Paul Fitoussi est économiste. Il est professeur des Universités à l'Institut d'études politiques de Paris depuis 1982 et a présidé l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) de 1989 à 2010. Il est également président du conseil scientifique de l'IEP de Paris depuis 1997 et membre du Conseil d'analyse économique auprès du Premier ministre. Son travail porte sur les économies ouvertes, et sur le rôle des politiques macroéconomiques. Ses travaux récents portent sur les rapports entre la démocratie et le développement économique.

Le théorème du lampadaire, Les Liens qui Libèrent éditions (6 mars 2013)

[1] Ces banques sont dites universelles. Elles le sont toutes en Europe, mais aussi aux États-Unis depuis l’abrogation du Glass-Steagall Act en 1999.

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