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MUSLIM FRIENDLY

Le grand boom du tourisme halal

Piscines non-mixtes, nourriture halal, tapis de prière… Face aux nouvelles exigences d’une génération de globe-trotters musulmans, les professionnels du tourisme surfent désormais sur la vague halal. Pour Fateh Kimouche, consultant spécialisé sur la question des habitudes de consommation des musulmans, « le tourisme halal n’est rien d’autre que la traduction économique d’une réalité sociologique ».

© upyernoz / flickr-cc

JOL Press : Qu’est-ce que le tourisme halal ?
 

Fateh KimoucheTout d’abord, il faut rappeler que le halal n’est pas une technique d’abattage et ne concerne pas seulement la viande. Le halal, c’est une éthique, un mode de vie, un "lifestyle".

On peut faire une comparaison avec le bio : de la même manière que – caricaturons un peu – le partisan du bio passe ses vacances en Ardèche, ne prend pas le train mais roule à vélo, porte des chemises en chanvre et dors dans des yourtes, le partisan du halal va par exemple vouloir partir en vacances dans des lieux où il pourra se baigner dans des endroits non-mixtes. Et je précise bien "non-mixtes", et non pas "musulmans", car l’objectif n’est pas tant un entre-soi que la possibilité d’être dans un cadre qui réponde à son éthique.

Tout comme en France certaines femmes préfèrent se rendre dans des salles de sport où il n’y a que des femmes, parce qu’elles se sentent mal à l’aise quand elles sont avec des hommes pour diverses raisons, de la même manière, les partisans du halal veulent nager entre hommes – ou entre femmes. Il ne s’agit pas là de savoir si l’autre est un "bon musulman" ou s’il applique la charia, mais de se retrouver dans un cadre conforme à son éthique de vie.

Par ailleurs, dans les textes du Coran, il est important de préciser qu’il y a une réelle injonction à respecter l’environnement. Pour les musulmans, la terre et le corps humain sont un dépôt que Dieu leur a confiés. Autrement dit, quand on est musulman, on est obligé d’être écolo ! De plus en plus de musulmans vont donc privilégier des destinations où l’environnement est respecté. Cette "cologie musulmane" est vraiment très importante.

JOL Press : Comment le tourisme halal s’est-il progressivement développé ?
 

Fateh Kimouche : Prenons l’exemple de la France. Il y a un ou deux ans, le tourisme halal en était encore à ses balbutiements. Maintenant, il prend vraiment corps et devient une réalité très concrète – en témoigne la multiplication des agences de tourisme halal.

Comme pour la viande – et plus largement pour tout le marché du consommateur musulman –  le tourisme halal n’est rien d’autre que la traduction économique d’une réalité sociologique. Prenons mon exemple : je suis d’origine algérienne, j’ai 37 ans, je suis né en France et suis allé à l’école républicaine. Mon profil sociologique est celui d’un Français né en France, et non pas d’un immigré comme l’étaient mes parents lorsqu’ils ont quitté l’Algérie.

La plupart des immigrés arrivés en France à cette époque étaient manutentionnaires et gagnaient le SMIC pour nourrir sept ou huit bouches. Ils avaient un très faible pouvoir d’achat, largement dépensé pour les besoins alimentaires. Ils ne pouvaient pas se permettre de dépenser leur argent dans les loisirs. Ces immigrés ont eu des enfants qui ont maintenant des habitudes de consommation françaises. Nous, les enfants, voulons donc partir en vacances comme "de bons petits Français". Avec une particularité : comme pour le bœuf bourguignon ou le carpaccio de bœuf que je veux halal, je veux des vacances halal.

La particularité de cette niche du tourisme halal est qu’elle ne touche pas n’importe quel type de clientèle : ce sont généralement des cadres, qui ont un pouvoir d’achat conséquent. Et même si leurs salaires ne sont pas mirobolants, ils ont de l’argent : ce sont souvent des célibataires ou mariés sur le tard, avec deux ou trois enfants. Ceux qui avaient rêvé d’aller au Club Med mais ne pouvaient pas parce que leur père n’avait que le salaire d’un ouvrier peuvent désormais s’offrir le même genre de vacances tout en respectant leur éthique.

JOL Press : Quelles sont les dispositions prises par les hôtels et lieux touristiques pour répondre aux attentes des musulmans ?
 

Fateh Kimouche : Quand vous allez dans un hôtel halal, vous savez que vous pourrez trouver de la nourriture halal bien sûr, mais aussi qu’il n’y aura pas d’alcool, et que vous pourrez aller à la piscine parce qu’elle est non-mixte. Par exemple, si vous êtes une femme, vous serez assurée qu’il n’y aura pas un maître-nageur ou un homme qui entrera dans la piscine. Il peut ensuite y avoir d’autres petits détails halal, comme la présence de tapis de prière, l'indication de la qibla (qui montre la direction de la Mecque), ou encore un Coran dans la chambre d’hôtel.

JOL Press : Quels sont les pays les plus "halal friendly" ?
 

Fateh Kimouche : En France, dans les pays du Maghreb et en Turquie, le tourisme halal n’en est qu’à ses débuts. Mais ailleurs, il est déjà bien développé, notamment en Malaisie, à Singapour, aux Émirats arabes unis, en Égypte ou encore en Afrique du Sud, qui a d’ailleurs organisé fin mai sa première conférence consacrée au tourisme halal à Durban – au sud-est de Johannesburg. En fait, là où il y a de l’argent et une forte clientèle musulmane, les entrepreneurs avant-gardistes ont su développer le tourisme halal.

© Crescent Ratings

JOL Press : Dans les pays du Maghreb, comme en Tunisie où les chiffres du tourisme sont en baisse, le tourisme halal serait-il une alternative pour relancer l’activité touristique ?
 

Fateh Kimouche : Oui, très clairement. Si j’avais quelques millions d’euros en poche, j’irai investir là-bas immédiatement ! Pourquoi ? Parce qu’il y a, à disposition, toute l’infrastructure touristique nécessaire, une très grosse expérience du tourisme – l’une des principales entrées d’argent sous Ben Ali – et une forte demande, notamment chez les musulmans de France, et pas seulement d’origine tunisienne.

Certains ont envie d’aller passer leurs vacances à Hammamet mais peuvent être dérangés par les seins nus par exemple. Je pense vraiment qu’il faut voir dans le tourisme halal une très grosse opportunité.

Après, la difficulté est purement politique. Mais je pense que les entrepreneurs ont tout intérêt à investir dans ce secteur-là. Car ce n’est pas une question de mode, mais vraiment d’éthique. D’un point de vue micro-économique, je vois mal pourquoi ce système ne fonctionnerait pas. Ensuite, de là à dire qu’il relèverait l’économie tunisienne, je ne m’y avancerai pas.

JOL Press : Le tourisme halal ne risque-t-il pas de faire "fuir" les touristes non-musulmans et de créer un entre-soi ?
 

Fateh Kimouche : Non, pas plus que les rayons halal dans un supermarché ne créent un entre-soi. Mettons de côté la question de la religion : le fait qu’il y ait l’émergence de nouveaux modèles économiques et de nouveaux standards n’induit pas de nouveaux "risques". Comme l’avait dit Jean-Luc Mélenchon en mars 2012, "on n’attrape pas l’Islam en mangeant de la viande halal". De même, on n’attrape pas l’Islam parce que l’on se trouve à côté d’un hôtel halal. Pour moi, ce sont de faux problèmes.

JOL Press : Risque-t-il d’être récupéré ou détourné par des radicaux pour imposer un certain style de vie ?
 

Fateh Kimouche : Cette crainte récurrente du radicalisme est exagérée. Oui, elle existe, mais c’est aux autorités de trouver un équilibre, un juste milieu. Le gouvernement est là pour faire respecter la loi. Ensuite, c’est au peuple de trancher. Mais je ne pense vraiment pas qu’il y ait un danger. C’est d’ailleurs ce que prône l’islam, de ne tomber dans aucun extrémisme : ni laxisme, ni radicalisme.

Après, tout est une question de définition : si ce n’est pas de l’extrémisme quand, en France, des femmes – non religieuses – font du sport entre elles dans des salles de sport, mais que ça le devient quand ces mêmes femmes sont toutes musulmanes, là effectivement ce sera plus une question de sémantique et de posture idéologique.

JOL Press : Existe-t-il le même type de tourisme religieux concernant d’autres confessions ?
 

Fateh Kimouche : Oui, il existe un tourisme cacher mais qui n’est pas aussi développé et n’a pas vocation à se développer comme le tourisme halal. Pour la simple raison qu’il y a moins de juifs dans le monde que de musulmans. Il y a cependant des agences spécialisées dans le tourisme pour les juifs.

Le tourisme cacher est très similaire au tourisme halal, sauf qu’il est beaucoup plus restrictif, même si dans l’esprit, c’est la même chose : concernant la non-mixité dans les piscines par exemple, le maire UMP d’Aix-les-Bains a maintenu une pratique qui existe depuis longtemps : accorder deux créneaux horaires non mixtes, réservés aux garçons et aux filles d’une école municipale juive. Il ne s’agit pas d’une stigmatisation de la femme, mais d’un précepte religieux selon lequel les deux sexes ne doivent pas nager en même temps après l’âge de la puberté.

JOL Press : C’est bientôt le ramadan… Comment s’adapte le tourisme halal ?
 

Fateh Kimouche : Pendant le ramadan, les heures de repas sont en général adaptées. En Suisse, certains hôtels 5 étoiles poussent même l’offre commerciale jusqu’à mettre à disposition des richissimes touristes du Golfe des limousines pour faire le trajet hôtel-mosquée, pendant le mois du ramadan !

Face à l’afflux de ces touristes, les hôtels ont multiplié la "chariarisation" de leur offre. On retrouve les mêmes pratiques dans les hôtels de la Côte-d’Azur ou dans les palaces parisiens. Ils mettent les "petits plats" de l’hôtel dans les "grands plats" religieux, pour que ce tourisme halal très particulier puisse aussi continuer pendant le mois de ramadan.

Propos recueillis par Anaïs Lefébure pour JOL Press

Informations pratiques

Fateh Kimouche est webmaster du site Al-Kanz, spécialisé autour des questions du halal et des habitudes de consommation des musulmans

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