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VISITE DU PREMIER MINISTRE TUNISIEN EN FRANCE

«La France doit accompagner la transition tunisienne sans s’ingérer»

Le Premier ministre tunisien Mehdi Jomaâ, à la tête du gouvernement provisoire depuis trois mois, est en France le 28 et 29 avril. Accompagné d’une grosse délégation d’hommes d’affaires, il doit rencontrer plusieurs acteurs de la scène politique et économique française. Alors que la Tunisie traverse une période de transition démocratique, quel rôle peut jouer la France, premier partenaire historique, politique et économique de la Tunisie, dans ce processus de démocratisation ? Entretien avec Vincent Geisser, politologue et chercheur à l’Institut français du Proche-Orient, spécialiste de la Tunisie.

Le Premier ministre tunisien Mehdi Jomaâ est en visite de deux jours en France le 28 et 29 avril, où il doit rencontrer François Hollande. Photos: Wikimedia Commons

JOL Press : Le Premier ministre tunisien Mehdi Jomaâ se rend en France lundi et mardi avec une grosse délégation d’hommes d’affaires. Quel est le but de cette visite ?
 

Vincent Geisser : Je pense que l’on est dans la continuité des bonnes relations entre la France et la Tunisie qui existaient avant mais surtout après la révolution. Le but, c’est que la France puisse rassurer sur ce qu’on appelle les "objectifs de la transition". La Tunisie a traversé une période d’incertitudes et de troubles. De ce point de vue-là, le but de la visite du Premier ministre tunisien en France, c'est aussi de chercher un soutien français pour conforter cette transition et notamment préparer les prochaines élections démocratiques.

La Tunisie souhaite obtenir l’assurance, financière mais aussi symbolique, que la France continuera à avancer derrière le processus de transition démocratique. La France étant le premier partenaire historique, politique et économique de la Tunisie, il apparaît normal qu’un Premier ministre se rende directement chez son premier partenaire. C’est donc une visite à la fois politique, symbolique mais aussi technique, afin que la France accompagne aussi économiquement la transition tunisienne.

JOL Press : Comment la France a-t-elle accompagné jusque-là la Tunisie dans sa transition démocratique ?
 

Vincent Geisser : La France a aujourd’hui une approche très pragmatique. Jusqu’à la chute de Ben Ali, la France regardait uniquement vers le pouvoir présidentiel : il y avait une relation de palais à palais, de l’Elysée à Carthage. Aujourd’hui, la France et notamment les ambassadeurs français, ont appris à écouter l’ensemble des partenaires de la société tunisienne, à ne pas faire de choix trop marqués politiquement. Depuis la révolution, alors que la France était accusée de trop soutenir le pouvoir autoritaire de Ben Ali, elle a fait un effort pour prendre en compte l’ensemble des acteurs politiques et sociaux.

La deuxième chose, c’est que la France a retenu la leçon égyptienne, et notamment le risque de coup d’État. Elle a donc appuyé le processus constitutionnel tunisien. Elle souhaitait qu’il y ait une nouvelle Constitution, une continuité dans le processus institutionnel, et l’organisation d’élections.

La France a retenu les leçons de la contre-expérience égyptienne et a toujours prôné la voie institutionnelle et le légalisme. Certes les institutions tunisiennes et le gouvernement étaient fragiles, mais il fallait que les acteurs tunisiens puissent s’appuyer dessus pour trouver des solutions et des compromis. De ce point de vue-là, la France a appris à ne pas soutenir un camp plutôt qu’un autre, les sécularistes contre les islamistes par exemple.

JOL Press : Quels sont les gros défis de la Tunisie dans les mois qui viennent pour continuer dans cette transition amorcée ?
 

Vincent Geisser : Les deux plus grands défis jusque-là, c’était d’organiser des élections, et elle a réussi. Ces élections ont conduit à former une Assemblée constituante. Le deuxième grand défi, c’était l’adoption d’une Constitution civile, qui a certes des imperfections, mais est tout de même la première dans le monde arabe. Maintenant, la Tunisie doit organiser la deuxième phase électorale (élections législatives et présidentielles), après la mise en place des institutions.

Le deuxième défi est économique : la Tunisie a de gros problèmes de déséquilibre régional – les régions oubliées sous Ben Ali restent relativement oubliées sous le gouvernement de transition –, et elle est frappée par le chômage des jeunes.

Le troisième défi qui a malheureusement pointé ces derniers mois, c’est le défi sécuritaire. On a en effet assisté à une recrudescence de la violence dans la vie politique, violence animée par des petits groupuscules terroristes, certes marginaux mais qui ont un pouvoir de nuisance extrême sur le processus de transition démocratique.

La France a un rôle à jouer à ce niveau-là dans l’expertise : elle doit aider la Tunisie à résoudre ce problème terroriste et notamment par la construction de forces de sécurité qui soient à la fois efficaces d’un point de vue sécuritaire, mais aussi respectueuses des droits des citoyens. L’équilibre est cependant difficile à trouver entre une politique sécuritaire efficace et des forces de sécurité qui soient en rupture avec la dictature, c'est-à-dire qui adoptent des codes de déontologie conformes à la démocratie.

JOL Press : Comment les pays européens peuvent-ils maintenant accompagner la Tunisie dans la fin de sa transition politique ?
 

Vincent Geisser : Un certain nombre de pays ont compris que, malheureusement, la Tunisie était une exception dans le monde arabe. C’est-à-dire que ce que l’on pensait être une généralisation de la démocratisation dans la région n’a fonctionné qu’en Tunisie, mais mérite d’être accompagnée.

Il y a un certain consensus européen sur ce point, notamment franco-allemand, sur la nécessité d’accompagner la transition. Autant sur des dossiers comme la Syrie ou la Libye il y a des hésitations, des ambivalences et des interrogations entre les pays européens, autant sur le dossier tunisien ils ont compris qu’il ne fallait pas jouer l’ambiguïté mais conforter les processus institutionnels et constitutionnels.

L’un des grands défis, c’est d’aider la Tunisie à passer de la mise en place d’institutions démocratiques et d’une institutionnalisation de la démocratie à sa banalisation dans la vie politique.

L’expérience européenne sur ces questions-là est énorme. Jusqu’à présent, il y avait un certain aveuglement des pays européens à l’égard des régimes autoritaires du monde arabe. Ils doivent donc accompagner la Tunisie mais sans ingérence. La France a tout de même un passif par rapport à la Tunisie, colonial bien sûr, mais surtout d’avoir été associée à la dictature de Ben Ali.

L’image de la France n’est pas complètement réhabilitée en Tunisie, elle est encore très fortement critiquée pour son rôle joué à l’époque de Ben Ali. Jusqu’à présent, le partenariat avec la France avait fonctionné sur deux pieds : la sécurité et l’économie. Désormais, il faut rajouter un troisième "pied" : c’est le partenariat politique et symbolique, en aidant le processus de démocratisation sans s’ingérer.

Propos recueillis par Anaïs Lefébure pour JOL Press

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Vincent Geisser est un sociologue et politologue français. Il est chercheur au CNRS, détaché à l’Institut français du Proche-Orient. Il a longtemps vécu en Tunisie, où il travaillait à l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain. Il est également l’auteur de Dictateurs en sursis. La revanche des peuples arabes, entretien avec Moncef Marzouki, Editions de l'Atelier, 2011, et de Renaissances arabes, Editions de l’Atelier, octobre 2011).

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