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«10 JOURS POUR SIGNER» AVEC AMNESTY INTERNATIONAL

Tunisie: Jabeur Mejri, symbole du combat pour la liberté d’expression

En mars 2012, Jabeur Mejri, un militant tunisien, est arrêté puis condamné à sept ans et demi de prison pour avoir publié sur Facebook des caricatures du prophète Mahomet et des textes défendant son athéisme. Face à la mobilisation en sa faveur, le président tunisien, Moncef Marzouki, s’est dit prêt à le libérer dès qu’il y aurait « une accalmie politique »... Alors que la Tunisie peine à sortir de l’impasse politique dans laquelle elle se trouve, la déclaration a de quoi faire grincer des dents les soutiens de Jabeur, qui demandent sa libération immédiate et inconditionnelle. Entretien avec Nicolas Krameyer, responsable du programme « Personnes en danger » pour Amnesty International et reponsable de la campagne « 10 jours pour signer ».

Jabeur Mejri, condamné à sept ans et demi de prison pour "diffusion d’un travail écrit visant à perturber l’ordre public" et "outrage aux valeurs sacrées". Photo: DR / Amnesty International

JOL Press : Dans quelles conditions Jabeur Mejri est-il aujourd’hui détenu en Tunisie ?
 

Nicolas Krameyer : Au début de son incarcération, il était dans une prison avec des codétenus qui le brimaient. Mais suite à la mobilisation nationale et internationale, il a été transféré dans une autre cellule, où il est maintenant avec des policiers, et ses conditions de détention sont donc relativement bonnes. Mais il est extrêmement déprimé par sa situation, parce qu’il ne voit pas le bout de sa détention qu’il estime injuste.

JOL Press : Comment Jabeur Mejri est-il perçu en Tunisie ? Son affaire est-elle très suivie là-bas ?
 

Nicolas Krameyer : C’est une affaire qui est maintenant relativement suivie. Mais elle est passée quasiment inaperçue au début, sauf pour un certain nombre de militants locaux, comme le comité de soutien à Jabeur Mejri et les militants d’Amnesty en Tunisie.

Aujourd’hui, ce qui est intéressant, c’est que la jeune Tunisie démocratique fait l’apprentissage de ce qu’est la liberté d’expression, et du fait que la liberté d’expression englobe aussi le droit de critiquer de manière pacifique les religions et les croyances, sans que cela ne remette en cause la liberté de croyance des uns et des autres.

Jabeur Mejri est devenu emblématique de cette situation, surtout en ce moment où la question de la place de la religion est posée au cours du débat sur la rédaction d’une nouvelle Constitution.

JOL Press : Quelles actions ses groupes de soutien ont-ils menées en sa faveur ?
 

Nicolas Krameyer : Le comité de soutien s’est d’abord créé en Tunisie et ensuite différents comités de soutien ont essaimé dans la diaspora tunisienne, en France mais aussi au Canada.

Dans un premier temps, le Comité de soutien a créé le "Mouvement du 13 mars", organisant des actions tous les 13 du mois [en rappel de la journée de mobilisation pour le droit à la liberté d’expression sur Internet, décrétée par Moncef Marzouki le 13 mars 2012, quelques jours après l’arrestation de Jabeur Mejri...].

Des actions ont été menées avec Amnesty Tunisie et Amnesty France, ainsi qu’avec l’association Cartooning for Peace. On a notamment lancé un petit "flipbook" dans lequel chacun des sympathisants de la cause de Jabeur Mejri pouvait se prendre en photo avec une bulle disant "Libérez Jabeur" dans toutes les langues. Ce document a été remis à Jabeur Mejri dans sa prison et il a été très touché.

JOL Press : Une lettre ouverte et 13 dessins de caricaturistes ont été envoyés au président tunisien Moncef Marzouki le 13 octobre. Ont-ils reçu une réponse ?

Nicolas Krameyer : Le président tunisien Moncef Marzouki a répondu plusieurs fois indirectement aux actions menées en faveur de Jabeur Mejri, lors de déplacements à l’étranger notamment. Il s’est déclaré à plusieurs reprises favorable à lui offrir une grâce présidentielle, mais il a prétexté le fait que sa libération pourrait générer des troubles et une insécurité dans le pays, à cause de la présence d’islamistes radicaux.

Nous lui avons pourtant rappelé que ce n’est pas à Jabeur Mejri de subir cela et que c’est aux autorités tunisiennes, s’il y a effectivement des problèmes de sécurité, de faire en sorte qu’il soit protégé de cette insécurité.

JOL Press : Que pensez-vous de la déclaration de Moncef Marzouki qui a dit, début novembre, qu’il ferait libérer Jabeur Mejri dès qu’il y aurait "une accalmie politique" ?
 

Nicolas Krameyer : La première fois qu’il a parlé de cela, c’était à l’ONU, en réponse à un journaliste, en disant qu’il attendait "le bon moment politique" pour libérer Jabeur, prétextant que les esprits en Tunisie n’étaient pas prêts à accepter ce que Jabeur Mejri avait fait.

Pour rappel, il n’a fait que relayer et publier quelques posts sur Facebook comportant des critiques sur l’islam et défendant sa position athée. Mais il l’a fait sans appel à une quelconque haine ou violence.

Ce qui nous a extrêmement choqués, et ce que nous avons dit à M. Marzouki dans plusieurs courriers, c’est que si nous devions attendre à chaque fois le "bon moment politique", cela pourrait durer des années et des années. Cet argument n’a vraiment pas lieu d’être.

JOL Press : Que demande Amnesty International pour Jabeur Mejri ?
 

Nicolas Krameyer : On demande, comme pour tout prisonnier d’opinion, sa libération immédiate et inconditionnelle de même que l’abandon des charges à son encontre et à l’encontre de Ghazi Béji, son ami qui a été condamné exactement à la même peine de sept ans et demi de prison par contumace. Il se trouve aujourd’hui être le premier réfugié politique, puisqu’il a réussi à obtenir l’asile en France après un long parcours du combattant – il a fui son pays lorsqu’il a su qu’il allait être arrêté.

Ce qui est arrivé à Jabeur Mejri arrive à d’autres qui sont poursuivis sur la base des mêmes articles de loi. Ce sont justement ces articles de loi, hérités de l’arsenal législatif mis en place sous Ben Ali, qui devraient être abrogés dans la nouvelle Tunisie. Ils permettent notamment de criminaliser tout ce qui a à voir – sous des termes extrêmement vagues – avec la diffamation ou l’atteinte au sacré.

Le combat que l’on mène pour Jabeur Mejri est aussi un combat plus large, pour faire en sorte que la Tunisie puisse user de la liberté d’expression de manière sereine, apaisée. On a récemment vu des attaques contre des journalistes, des artistes, des rappeurs : pour nous, c’est un même combat.

Propos recueillis par Anaïs Lefébure pour JOL Press

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Nicolas Krameyer est responsable du programme "Personnes en Danger" pour Amnesty International France et responsable de la mobilisation "10 jours pour signer"

>> Pétition de soutien à Jabeur Mejri

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