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UN BOULEVARD DEVANT LUI

Turquie: Erdogan dans les pas de Poutine?

Entretien avec Laurent Leylekian, analyste politique, spécialiste de la Turquie.

Le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, a indiqué mardi 17 juin que son parti ne révélerait pas le nom de son candidat à l'élection présidentielle des 10 et 24 août – qui devrait sauf surprise être le sien – avant la fin du mois.



Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan (Photo: Shutterstock.com)

JOL Press : Contesté dans la rue et éclaboussé par un scandale de corruption, Erdogan ne semble pas pressé d'annoncer sa candidature à l'élection présidentielle des 10 et 24 août. Quelles sont ses chances ? 
 

Laurent Leylekian : Il est toujours difficile de prévoir le résultat d'une élection, d'autant plus qu'il s'agit ici d'une première : jusqu'à présent, le président turc était élu par les membres du Parlement et non au suffrage universel direct comme c'est le cas cette fois.

Ceci dit, à mon avis, si Erdogan n'a toujours pas annoncé sa candidature, c'est purement tactique et ses chances de l'emporter restent très élevées. D'abord parce qu'il n'est plus contesté au sein de son parti l'AKP – si tant est qu'il l'ait jamais été. En particulier, les rumeurs qui voyaient Abdullah Gül se représenter pour un troisième mandat ont depuis longtemps été démenties.

Si l'on en croit le résultat des municipales de mars dernier, le scandale de corruption qui entache le Premier ministre et son entourage n'a pas trop terni son prestige aux yeux de son "cœur de cible", l'électorat populaire. En maniant un discours populiste, qui flatte la grandeur ottomane passée, et en pratiquant un clientélisme effréné, Erdogan reprend finalement la stratégie qui a réussi par le passé à Berlusconi en Italie. Pour l'instant, ça fonctionne encore en Turquie.

JOL Press : L'opposition vient de désigner un candidat commun à la présidentielle, Ekmeleddin Ihsanoglu. Qui est-il ? Est-il un candidat crédible face à Erdogan ?
 

Laurent Leylekian : Je pense que c'est l'autre motif du succès prévisible d'Erdogan. Et pour deux raisons. D'une part, face à un grand fauve politique, Ihsanoglu apparaît bien pâle. Certes, c'est un universitaire reconnu mais sans expérience électorale et il est douteux qu'il puisse faire le poids lorsqu'il sera confronté au tribun qu'est Erdogan. De plus, c'est un Turc de l'extérieur – né en Egypte, donc sans ancrage territorial fort dans le pays – et bien qu'Erdogan soit réputé malade et vieillissant, Ihsanoglu a dix ans de plus que lui.

Mais l'autre raison est plus profonde, plus politique, et tient à la lisibilité de la candidature d'Ihsanoglu. Jusqu'à récemment, il était secrétaire général de l'Organisation de la conférence islamique (OCI), l'ONU parallèle des pays musulmans. C'est donc un islamiste avéré qui se présente contre un autre islamiste. Pour quel projet politique ? Pour quel changement ?

De plus, Ihsanoglu est soutenu par deux partis qui se réclament de la laïcité mais qui sont en réalité un parti nationaliste pour le CHP, et un parti ultranationaliste pour le MHP. Bref, la candidature de cette personne pour le compte de ces formations est assez illisible et il est probable que les électeurs choisissent l'original à la copie. Du reste, j'observe que le choix d'Ihsanoglu n'en finit pas de faire des vagues au sein des milieux concernés.

La seule chose dont on est finalement sûr, c'est que le pays sera présidé par un islamiste. 

JOL Press : Actuellement, quel est le climat social en Turquie ? 
 

Laurent Leylekian : Electrique. Il existe une frange de la société turque qui ne supporte plus le mélange d'autoritarisme, d'affairisme et de paternalisme qui caractérise le régime Erdogan finissant ainsi que la personnalisation croissante du pouvoir. Les explosions sociales de Gezi il y a un an, leurs commémorations il y a quelques jours ajoutées à la catastrophe de la mine de Soma, aux violences policières renouvelées – un jeune garçon a encore été tué récemment – et au comportement indigne de l'entourage proche d'Erdogan à cette occasion, ont achevé de radicaliser la jeunesse éduquée des grands centres urbains.

Attention aux effets de loupe : aussi massives que soient les manifestations, elles ne représentent, me semble-t-il, qu'une minorité de la population. La majorité s'accommode assez bien du système Erdogan qui lui permet de renouer avec cet imaginaire ottoman magnifié.

Du reste, j'observe que les tentatives d'instrumentalisation des "indignés" turcs par le Hizmet (le "service", ndlr) – le mouvement de Fetullah Gülen – ne s'est pas traduit par le succès électoral escompté aux municipales. Et ce sera sans doute encore moins possible maintenant qu'Erdogan a fait le ménage au sein de l'appareil d'Etat. Ce à quoi nous assistons peut-être en Turquie, c'est la victoire de la vision autoritaire et exclusive d'Erdogan sur une vision libérale et inclusive que prétend représenter Gülen. Il s'est passé la même chose au début du XXe siècle, mais c'était dans une conception sécularisée de l'Etat portée par les Jeunes-Turcs alors que les deux camps actuels en ont une conception religieuse. 

JOL Press : Le gouvernement turc est accusé de soutenir des groupes rebelles jihadistes en Irak et en Syrie. Quel pourrait être l'impact de ces accusations sur la politique intérieure turque ? 
 

Laurent Leylekian : Sur le plan factuel, la politique arabe de la Turquie s'est muée en catastrophe objective. Il y a d'abord eu une vraie tentative de rapprochement avec Bachar El-Assad, conformément à la politique de "zéro problème avec les voisins" prônée par Ahmet Davutoglu, le ministre des Affaires étrangères. Et puis, en partie sous l'effet des pressions occidentales, en partie par proximité idéologique, en partie pour lutter contre la création d'une zone autonome kurde alliée de fait au régime syrien et de surcroit contrôlée par une faction proche du PKK, la Turquie a effectivement apporté son soutien à divers groupes islamistes, notamment à Jabhat al-Nosra. Incidemment, cela lui permettait de se débarrasser de la survivance arménienne que représente le village de Kessab et de regagner une souveraineté partielle sur ces régions via les tribus turkmènes qui y habitent.

En termes de politique intérieure, cette implication dans le conflit syrien a ainsi pu servir Erdogan en donnant un rôle à la Turquie et à son leader. Toute proportion gardée, la Syrie a été pour Erdogan ce que la Tchétchénie a été pour Poutine : un théâtre d'opération extérieure dont on revient auréolé de gloire à la manière des empereurs romains.

Le problème, c'est que la Turquie n'avait ni le mandat ni les moyens pour s'impliquer directement en Syrie comme la Russie l'a fait en Tchétchénie. Elle s'est donc appuyée sur des éléments peu contrôlables avant de réaliser que ceux-ci pouvaient lui être hostiles : le 3 juin, elle a inscrit Jabhat Al-Nosra sur la liste de ses organisations terroristes avant de se lancer dans la construction d'un "mur" à sa frontière syrienne.

Mais le véritable électrochoc dans l'opinion publique turque a été provoqué par l'autre grande organisation affiliée à Al-Qaïda, l'Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL). Lors d'une offensive inattendue, rapide et brutale menée le 10 juin en Irak, l'EIIL a arrêté des chauffeurs routiers turcs et a enlevé tout le personnel – femmes et enfants compris – du consulat turc de Mossoul. Toute cette affaire est une véritable dynamite car des éléments ressortent désormais qui démontrent la collusion du régime avec Al-Qaïda. Du reste, depuis le 17 juin, la presse turque est interdite par une décision de justice de rapporter la moindre information sur la prise d'otages. Il est difficile de voir dans cette interdiction inouïe autre chose que la volonté de ne pas gêner Erdogan dans sa conquête de la présidence. 

Il est important de préciser deux points. Premièrement, en Turquie, la présidence est une fonction plus honorifique que de pouvoir. Ce que laisse présager ce comportement actuel et toute la personnalité d'Erdogan, c'est que sa pratique de la présidence changera cette tradition et, dans les faits, il continuera sans doute à diriger le pays s'il est élu. On reste dans l'analogie avec Poutine qui, même Premier ministre était encore président ; ici c'est le contraire mais dans les deux cas, nous sommes confrontés à des formes modernes de bonapartisme.

Deuxièmement, ce n'est pas parce que l'Etat turc est gêné par les révélations sur son soutien aux mouvements terroristes qu'il va le cesser. Peu après que Jabhat al-Nosra a été inscrit sur la liste turque des organisations terroristes, ses troupes armées se sont retirées de Syrie par là où elles étaient arrivées, c'est-à-dire par la Turquie. En outre, on a appris il y a quelques heures qu'Ankara vient de retirer cette organisation de cette liste. On en est réduit aux hypothèses : peut-être la Turquie souhaite-t-elle limiter le regain kurde dans le nord de la Syrie, ou bien cherche-t-elle à faire contrepoids à l'EIIL en soutenant l'organisation concurrente. Quoi qu'il en soit, elle joue à un jeu dangereux, même pour elle.

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