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PAYS AU BORD DE LA FAILLITE

«La Russie reste le plus grand soutien financier de l’Ukraine»

Lundi 24 février, le ministre ukrainien des Finances par intérim, Iouri Kolobov, a annoncé que l’Ukraine, au bord de la faillite, aurait besoin d’une aide de 35 milliards de dollars en 2014-2015. Si l’Union européenne a déjà promis qu’elle aiderait l’Ukraine, pour Alexandre Kateb, économiste spécialiste des pays émergents, elle ne le fera sûrement pas au niveau espéré par les manifestants de la place Maidan. Explications.

Billet de 200 hryvnia, monnaie ukrainienne. Crédit photo: FreeS / Shutterstock

JOL Press : Pourquoi l’Ukraine est-elle au bord de la faillite ?
 

Alexandre Kateb : Si l’Ukraine est au bord de la faillite c’est la conjonction de plusieurs facteurs d’ordre à la fois conjoncturels et structurels.

Sur le plan conjoncturel, l'Ukraine a saisi de plein fouet la crise économique mondiale de 2008-2009 puis la crise de la zone euro en 2011-2012 qui se sont traduites par une baisse de ses exportations vis-à-vis de ses principaux partenaires économiques : la Russie et l’UE. Elle a également dû faire face à un reflux des capitaux étrangers au plus mauvais moment, ce qui s’est traduit par des pressions considérables à la baisse sur sa monnaie. Ces pressions n’ont pu être contrecarrées qu'avec une politique monétaire très restrictive qui a achevé de plonger le pays dans la stagnation puis la récession en 2012-2013.

Sur le plan structurel, l’économie ukrainienne est caractérisée par des déséquilibres importants. Contrairement à d’autres pays comme la Russie ou la Biélorussie, l’Ukraine n'a jamais réussi à récupérer le revenu par habitant de 1990. Son industrie a très lourdement souffert de l’effondrement de son principal client, la Russie, dans les années 1990 et ses exportations de matières premières (fer et acier, produits agricoles) n’ont connu un boom que dans la seconde moitié des années 2000 juste avant la crise de 2008-2009. L’Ukraine est énergétiquement très dépendante de la Russie ; les consommateurs ukrainiens ne payent que 20% du coût d’importation de cette énergie et l’industrie très énergivore tourne avec cette énergie subventionnée. Ce qui plombe le budget et les comptes extérieurs.

Ajoutons à tout cela les problèmes de corruption et de népotisme endémiques dans un système où le pouvoir économique et politique se confondent. Quel que soit d’ailleurs le parti au pouvoir ces problèmes ont été là, aussi bien sous Ianoukovitch que sous Timochenko. On a tendance aujourd’hui à oublier cela un peu rapidement.    

JOL Press : Sur quoi repose essentiellement l’économie ukrainienne ?
 

Alexandre Kateb : L’économie ukrainienne repose sur l’agriculture et sur une industrie à faible valeur ajoutée, basée essentiellement sur la transformation de produits métallurgiques. Un secteur dynamique des services s’est développé mais il a été financé largement à crédit, et à coup de hausses populistes des salaires et des retraites sans égard aux capacités réelles du pays.  

JOL Press : L’Ukraine bénéficie-t-elle d’appuis suffisants d’États ou organisations pour espérer obtenir des aides financières ? Sur qui peut-elle compter ?
 

Alexandre Kateb : L’Ukraine a mangé son pain blanc, notamment dans ses relations avec le FMI qui a été échaudé par l'absence de réformes du précédent gouvernement. Quant à l’Union Européenne, elle va sans doute mettre la main au porte-monnaie mais pas au niveau espéré par les manifestants de Maidan. En définitive, le plus grand soutien financier de l’Ukraine reste la Russie, directement via les crédits accordés, ou indirectement via des ristournes sur le prix du gaz évaluées à 7 milliards de dollars par an.

JOL Press : Après le départ de Viktor Ianoukovitch, la Russie pourrait-elle annuler son plan d’aide à l’Ukraine ou menacer de couper le "robinet du gaz" ?
 

Alexandre Kateb : La Russie a de très bonnes cartes en main mais elle devrait jouer l’apaisement dans un premier temps avant d’y voir plus clair sur les intentions de la nouvelle équipe au pouvoir qui va se dégager après les élections du mois de mai prochain. Clairement, si elle sent que ses intérêts sont menacés, elle va changer de ton et devenir beaucoup moins accommodante. C’est pourquoi il est dans l’intérêt de l'Ukraine de suivre une politique équilibrée entre l’Union Européenne et la Russie. L'UE n’a simplement pas les moyens, ni l’appétit d’intégrer un grand pays comme l’Ukraine à court ou moyen terme.  

JOL Press : Quelle est la stratégie économique de la Russie vis-à-vis de ses ex-satellites soviétiques ?
 

Alexandre Kateb : La Russie cherche à consolider sa stature de puissance régionale et à recréer les relations économiques avec les ex-satellites soviétiques. Elle se heurte cependant à des concurrents : l’UE à l'Ouest et la Chine à l’Est. Il y a clairement une compétition d’influence sur cet espace post-soviétique et la Russie ne veut pas sacrifier ce qu’elle perçoit comme son Lebensraum (espace vital) selon l’expression géopolitique consacrée.

Propos recueillis par Anaïs Lefébure pour JOL Press

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Alexandre Kateb dirige le cabinet de conseil et d’analyse économique, géopolitique et financière Competence Finance. Il est l’auteur d’un livre sur les grandes puissances émergentes : Les nouvelles puissances mondiales. Pourquoi les BRIC changent le monde, Ellipses, 2011. Il consacre à l’économie des pays émergents un enseignement à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris.

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