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ENTRE L'UE ET LA RUSSIE

Crise ukrainienne: quelle influence sur les États voisins?

Alors que le nouveau pouvoir ukrainien peine à se mettre en place depuis la destitution du président Ianoukovitch, l’issue incertaine de cette crise inquiète les pays voisins de l’Ukraine, qui défendent avant tout les intérêts des milliers de leurs ressortissants présents sur le territoire ukrainien. Décryptage avec Florent Parmentier, maître de conférence à Sciences Po Paris et spécialiste des pays du Partenariat oriental.

Photo: Vladimir Yaitskiy / flickr-cc

JOL Press : Quels pays voisins de l’Ukraine sont les plus impliqués dans la crise et quels sont leurs intérêts ?

Florent Parmentier : Le pays le plus impliqué dans cette crise était la Pologne, qui faisait d’ailleurs partie de la mission européenne des trois ministres des Affaires étrangères pour négocier, jeudi dernier, une forme d’accord entre les autorités ukrainiennes et l’opposition. La Pologne, voisine de l’Ukraine, est notamment à l’origine de la mise en place du Partenariat oriental entre l’Ukraine et l’UE.

La Slovaquie a un petit lien avec la frontière ukrainienne, mais elle est cependant moins sensible à la crise. Il n’y a en effet quasiment aucune minorité slovaque à défendre sur place en Ukraine, à la différence de la Hongrie ou de la Roumanie, pays dont les ressortissants sont nombreux en Ukraine.

Près de 150 000 Hongrois sont présents sur le sol ukrainien, plutôt concentrés géographiquement dans la région d’Oujgorod, à l’ouest du pays. Les Roumains sont à peu près aussi nombreux dans la région de la Bucovine, au sud-ouest du pays. Il y a donc un intérêt évident de ces États pour leurs ressortissants présents en Ukraine, d’autant plus que pour la Roumanie, la défense de sa minorité est importante puisqu’il y a aussi en Ukraine une minorité d’origine moldave – or les Roumains ne reconnaissent pas l’idée d’une identité moldave à proprement parler.

JOL Press : Comment la crise est-elle perçue par les pays limitrophes ?
 

Florent Parmentier : Pour les Roumains, la crise ukrainienne, et surtout la destitution de Ianoukovitch, fait nécessairement penser à la chute de Nicolae Ceaușescu [renversé en 1989, ndlr] même si la comparaison entre les deux est peut-être un peu poussée, puisque le bilan de Ceaușescu n’est pas le même que celui de Ianoukovitch, et que l’ancien dirigeant roumain n’a jamais été élu par sa population, contrairement au dirigeant ukrainien.

Néanmoins, suite aux massacres de Kiev, cette comparaison-là est quand même ressortie, notamment sur Twitter et dans les commentaires sur les réseaux sociaux. De même que pour la Pologne, la comparaison a été faite entre l’Euromaidan [le mouvement pro-européen né sur la place Maidan à Kiev, ndlr] et le mouvement polonais Solidarnosc des années 80. Finalement, chacun se réapproprie la crise actuelle ukrainienne à travers sa propre histoire.

JOL Press : Le conflit ukrainien pourrait-il faire tâche d’huile et réveiller de vieilles tensions hors des frontières ukrainiennes ?
 

Florent Parmentier : Pour l’instant, je ne pense pas. Il peut y avoir de petites tensions, comme il y en a depuis longtemps entre la Roumanie et l’Ukraine, notamment à Tchernivtsi [ville où vit une majorité d’Ukrainiens et une minorité de Roumains, ndlr]. On sait aussi que la Hongrie défend beaucoup les Hongrois de la diaspora présents en Ukraine. Ce sont des dossiers qui continuent d’être suivis.

JOL Press : Des consultations sur le Partenariat oriental auront lieu les 12 et 13 mars prochains entre la Russie et l’UE. La Russie pourrait-elle faire pression pour limiter le champ d’action de ce Partenariat ?
 

Florent Parmentier : Il faut déjà préciser que ce Partenariat oriental est lui-même limité, puisqu’il ne prend pas en compte les questions de sécurité. Il faut également ajouter qu’en termes de circulation, un habitant à Kiev aura plus de facilité à aller à Moscou qu’à Berlin ou Paris.

Par ailleurs, l’Accord d’association devait avant tout permettre un libre-échange approfondi et complet entre l’UE et l’Ukraine. Les Ukrainiens devaient néanmoins faire un énorme effort d’adaptation de leurs structures productives pour être compétitifs sur les marchés européens. Il est évident que cet effort d’adaptation est extrêmement couteux et compliqué. De ce point de vue-là, c’est donc plutôt une solution à moyen terme qu’une réponse directe à la crise actuelle qui est d’ordre financière et monétaire.

C’est peut-être sur cette question de la stabilisation de l’Ukraine à court terme que l’UE et la Russie pourraient trouver un accord plus rapidement. En ce qui concerne l’enjeu à moyen ou long terme, qui est celui de l’accord de libre-échange, pour l’instant, le projet de Partenariat oriental est assez exclusiviste dans son orientation. À aucun moment dans ce Partenariat oriental on ne pose la question de la relation entre les pays du Partenariat et le marché russe.

C’est peut-être là-dessus qu’il faudrait commencer à réfléchir dès à présent, pour que les intérêts des différents pays concernés puissent converger, sachant qu’il ne faut pas perdre de vue que les régions de l’Est de l’Ukraine sont dans un tissu industriel plutôt tourné vers l’espace post-soviétique. Si on ne prend pas en compte ces spécificités-là, et si ces industries deviennent obsolètes ou sont balayées par l’introduction de la concurrence au niveau européen, cela créera des problèmes politiques importants.

JOL Press : Le vice-Premier ministre russe avait déclaré, à la veille du sommet de Vilnius sur le Partenariat oriental fin novembre, que "le train de la Moldavie vers l’Europe pourrait bien perdre quelques wagons". Des provinces moldaves pro-russes comme la Transnistrie et la Gagaouzie pourraient-elle faire sécession ?
 

Florent Parmentier : Il faut différencier deux cas. Celui de la Gagaouzie, petite province du sud de la Moldavie, peuplée d’habitants d’origine turque mais chrétiens orthodoxes, et dont la langue courante est plutôt le russe que le gagaouze. C’est une entité qui se situe au sein de l’espace contrôlé par la capitale moldave, Chisinau. Début février, dans un référendum organisé en Gagaouzie, les habitants se sont prononcé en faveur de l’Union douanière avec la Russie.

Plus qu’un désir de scission, c’est une manière pour les Gagaouzes de montrer leur attachement à la Russie – parce qu’historiquement, la population gagaouze a pu s’installer là grâce à la Russie. C’est aussi un enjeu interne, un moyen de dire qu’ils existent et de menacer de faire sécession si la Moldavie se rapproche de l’UE et de la Roumanie.

Le deuxième cas est celui de la Transnistrie, une région séparatiste de la Moldavie, dont le conflit n’a pas été résolu depuis 1992. Elle entretient des liens avec la Russie mais aussi avec l’Union européenne. Un certain nombre d’exportateurs transnistriens sont aujourd’hui particulièrement intéressés par le marché européen. Mais les dirigeants n’ont pas vraiment le choix de leur orientation, sachant que leur principal soutien est la Russie. Ils sont donc économiquement intéressés par une coopération avec l’UE, et en même temps très limités politiquement par l’influence de la Russie.

Propos recueillis par Anaïs Lefébure pour JOL Press

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Florent Parmentier est docteur en science politique et enseignant à Sciences-Po Paris où il dirige la filière énergie du Master Affaires Publiques. Ses intérêts de recherche incluent la Moldavie, l’étude de la "grande Europe" (notamment les pays du Partenariat oriental) et la politique énergétique européenne.

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