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MIGRATIONS

L'afflux de migrants clandestins en Europe se poursuivra

Entretien avec Catherine de Wenden, spécialiste des migrations internationales pour le CNRS.

En 2014, plus de 2 500 migrants clandestins sont morts aux portes de l’Europe, après avoir tenté la traversée de la Méditerranée. Un bilan désastreux qui pourrait bien ne pas être une exception si les autorités européennes ne prennent pas des mesures humanitaires urgentes.

Migrants clandestins sur l'île italienne de Lampedusa. Photo : Noborder Network/Flickr / cc

L’année 2014 a été une année noire pour les migrations, pourquoi ce bilan est-il si lourd ?
 

Catherine de Wenden : Ce constat s’explique d’abord par les centaines de morts près des îles de Lampedusa et de Crête.

Bien que l’Italie ait sauvé plus de 2 500 personnes cette année, nous avons assisté à une sorte de réactivation de l’économie du passage. la frontières est devenue une ressource pour les passeurs qui exploitent ceux qui n'ont pas de visa. La politique européenne de contrôle de l’immigration a été durcie et c’est un premier facteur pour expliquer ce bilan.

Nous constatons ensuite une aspiration croissante, notamment chez les jeunes urbains qualifiés, à quitter leur pays car ils considèrent, à tort ou à raison, qu’il n’y a pas d’espoir chez eux.

Enfin, les conflits mondiaux ont amplifié le phénomène. La situation en Libye, les crises syrienne et irakienne ont provoqué un afflux de migrants vers l’Europe ainsi que vers d’autres destinations.

Le nombre de victimes a augmenté, mais est-il proportionnel au nombre de personnes qui ont tenté de franchir les frontières de l’Europe ?
 

Catherine de Wenden : Nous ne pouvons pas avoir d’idée précise du nombre de personnes qui décident de partir clandestinement.

Le nombre de victimes a été très important cette année car beaucoup sont partis soit pour rechercher un travail, soit pour trouver un horizon meilleur dans un contexte politique très critique comme en Somalie ou en Erythrée.

Le nombre de morts a toutefois sans doute été limité grâce à l’opération Mare Nostrum mise en place par l’Italie au lendemain des 364 morts de Lampedusa en octobre 2013.

En quoi consiste cette opération ?
 

Catherine de Wenden : Il s’agit de sauver des gens qui sont en état de détresse en mer.

L’année dernière, dans le contentieux qui avait opposé l’Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures (Frontex) aux victimes des naufrages, l’agence avait rappelé que sa mission était de contrôler les frontières sans nécessairement porter secours, bien qu’elle le fasse parfois, aux personnes en situation de perdition.

La plupart des migrants qui sont morts n’ont donc pas été sauvés par Frontex, soit parce qu’ils n’étaient pas présents sur les lieux, soit parce qu’ils ont considéré que le sauvetage de ces personnes n’étaient pas de leur ressort.

Mare Nostrum a donc été mis en place, non pas pour contrôler les frontières mais pour secourir les personnes. L’Italie ayant par ailleurs spécifié que cette opération n’était que provisoire et qu’elle espérait être relayée par l’Europe, ce qui n’est pas le cas pour le moment.

Des ONG comme Amnesty International condamnent la passivité de l’Union Européenne. Selon vous, quelles mesures ne sont pas prises ?
 

Catherine de Wenden : En principe, la loi de la mer consiste à sauver les personnes en péril. Or aujourd’hui, des bateaux de pêche ou de tourisme qui croisent des embarcations en situation de détresse ne les secourent pas par peur d’être condamnés pour aide au passage clandestin.

Cette peur est justifiée puisque dans le passé, des pécheurs ayant sauvé des Africains au large de la Sicile ont été condamnés. Il faudrait donc d’abord réhabiliter cette règle essentielle du sauvetage.

Puisque les frontières sont de plus en plus difficiles à franchir, il y a ensuite de plus en plus de tentatives de les traverser. L’économie du voyage clandestin prospère et énormément d’officines proposent un passage. Plus il y a d’offres, plus il y a de gens qui partent et plus il y a de crises.

Il ne faut pas oublier non plus qu’il y a d’autres morts et d’autres drames dans des endroits dont on parle moins, comme à Mayotte. Les habitants des Comores tentent d’arriver sur l’île française où la frontière est assez artificielle. Près de côtes, il y a déjà eu plusieurs naufrages.

Pensez-vous qu’à l’avenir, compte tenu des différentes crises mondiales, le nombre de migrants augmentera ?
 

Catherine de Wenden : Il augmentera sûrement. Ce qui ne signifie pas qu’il y aura invasion, il ne faut pas oublier que seulement 3% de la population mondiale est en situation de migration. Cependant, tous ceux qui ont les moyens d’économiser pour payer des passeurs ou pour obtenir un visa le feront. Au Maroc, par exemple, 60% des jeunes ont envie de partir. En Algérie, ce chiffre doit frôler les 80%. Sans compter des pays comme la République Démocratique du Congo, la Somalie, la Syrie.

Tous ceux qui ont la possibilité de partir le font car il y a une aspiration profonde à la mobilité liée à des crises politiques très graves, au sentiment qu’il n’y a pas d’espoir chez soi. L’option migratoire est très fréquente chez les jeunes et d’ailleurs, la plupart des victimes ont entre 18 et 30 ans.

Cela soulève donc encore davantage l’urgence d’agir pour les autorités...
 

Catherine de Wenden : C’est tout à fait anormal qu’un jeune de 25 ans meure aux portes de l’Europe. Or pour le moment nous ne sentons pas beaucoup de mobilisation dans ce sens.

La prise de conscience est faible car la politique européenne est ancrée dans le sécuritaire. L’idée qu’il faut sécuriser les frontières domine sur toutes les autres préoccupations, notamment humanitaires.

Propos recueillis par Sybille de Larocque pour JOL Press

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