Connexion

MÉDIATEUR

Le Vatican peut-il régler la crise au Venezuela?

Le cardinal Pietro Parolin, Secrétaire d’État du Vatican et ancien « ambassadeur » du Saint-Siège au Venezuela, a été invité par le président Nicolas Maduro à participer aux négociations entre le pouvoir et l’opposition, alors que la crise politique vénézuélienne n’est toujours pas réglée. Forte d’un réseau diplomatique étendu aux quatre coins du monde, l’Église catholique a-t-elle un rôle à jouer dans ce genre de processus de paix ? Éléments de réponse avec Manlio Graziano, spécialiste du Vatican et de la géopolitique des religions.

Vue sur la place Saint Pierre et le Vatican, Rome, Italie. Photo: Banauke / Shutterstock.com

JOL Press : Pourquoi une autorité religieuse peut-elle être conviée à un processus de négociation politique ?

Manlio Graziano : D’abord parce que la religion joue un rôle important dans le pays concerné. C’est la condition préalable. Si personne ne prêtait attention à ce que les autorités religieuses disent, son rôle serait tout à fait superflu. La seconde raison, c’est que Nicolas Maduro, qui a invité Pietro Parolin à participer aux pourparlers, essaie de mettre le plus d’atouts de son côté. En effet, l’opposition n’est pas particulièrement heureuse de cette invitation, même si elle l’a acceptée. C’est une carte jouée par Maduro puisque l’Église catholique est très importante dans le pays et dans le monde.

L’Église ne se laissera cependant jamais mettre du côté de qui que ce soit. L’Église veut jouer les coudées franches dans n’importe quelle relation, que ce soit avec des grandes puissances ou des petits pays qui n’ont pas beaucoup de poids dans le monde comme le Venezuela. L’Église pose également des conditions : la condition fondamentale, c’est qu’elle conserve toute sa liberté d’action et surtout qu’elle ne soit pas tirée par qui que ce soit dans ce genre d’opération.

JOL Press : Dans ce cas-là, agit-elle en tant qu’autorité religieuse ou autorité politique ?
 

Manlio Graziano : Pour moi, il est très difficile de faire la distinction entre les deux car j’étudie surtout l’Église catholique en tant que force politique, qui a une histoire de relations politiques depuis plus d’un millénaire. Si vous avez une autorité religieuse forte, vous jouez forcément un rôle politique, quelle que soit la volonté des acteurs en jeu, y compris l’Église elle-même. Si l’Église n’avait pas de fidèles dans le pays, elle ne pourrait pas jouer de rôle politique. Cela vaut pour le Venezuela et pour le monde entier. Si vous n’avez pas d’autorité, quelle que soit l’origine de votre autorité, vous ne pouvez pas jouer de rôle politique.

JOL Press : Est-ce la première fois dans l’histoire récente que le Vatican est appelé à jouer un rôle de médiateur ?
 

Manlio Graziano : Il faut rappeler que ce rôle de médiateur du Vatican a une importance minime dans les activités de l’Église catholique. C’est un héritage que l’Église a conservé de l’époque où elle gérait un État. Depuis 1870, ce n’est plus le cas, mais son réseau diplomatique est resté. Et comme l’Église catholique ne renonce à aucun de ses instruments, elle ne renonce pas non plus à ce réseau. Mais la force de l’Église catholique ne réside pas dans son réseau diplomatique, bien que ce soit la seule institution religieuse qui dispose d’un tel réseau. Sa force réside surtout dans son réseau de paroisses : sans lui et sans son influence dans un pays, le réseau diplomatique à lui seul ne sert à rien. La politique diplomatique de l’Église est un héritage du 19ème siècle, à une époque où c’était surtout les chancelleries qui faisaient la politique internationale. Aujourd’hui, on ne peut pas dire que ce soit vraiment le cas...

L’Église a déjà eu quelques fois le rôle de médiateur dans certaines crises politiques, par exemple en 1985 dans un conflit qui opposait l’Argentine et le Chili lors de l’affaire du canal de Beagle. Celle-ci a été résolue par l’intervention du Vatican et du pape en particulier. Mais les exemples sont rares. Cela ne veut pas dire que l’Église renonce pour autant à jouer cette carte diplomatique, qu’elle peut d’ailleurs jouer à travers d’autres instruments comme la Communauté Sant’Egidio qui est fortement engagée dans ce genre de processus. Elle a notamment pris une part importante lors du processus de paix au Mozambique en 1992 après la guerre civile, mais a par contre échoué plus tard en Algérie.

JOL Press : Le Vatican est membre observateur à l’ONU, à l’UNESCO et à l’OMC. La voix du Saint-Siège est-elle réellement entendue – et écoutée – sur la scène internationale ?
 

Manlio Graziano : Elle est entendue, mais pas parce qu’elle fait partie de ces organisations-là. Elle l’est parce qu’elle a une influence très forte dans les pays où elle est présente. L’Église catholique a également un réseau de diocèses qui couvre le monde entier. Encore une fois, c’est quelque chose que les autres religions n’ont pas. Et ce réseau est un réseau qui répond à un centre, c’est-à-dire qu’il y a une tête politique mondiale. C’est cela qui lui donne sa force. Aucune autre force humaine aujourd’hui ne dispose d’un tel réseau central mondialisé avec une tête unique. Elle peut donc compter sur la scène internationale, notamment parce qu’elle suit une ligne directrice, ce qui n’est pas le cas de tous les États qui sont tous un peu dans le flou stratégique en ce moment – sauf peut-être la Russie ou la Chine – alors que l’Église catholique sait très bien ce qu’elle veut faire.

JOL Press : Quels sont les "alliés" traditionnels du Vatican sur la scène internationale ?

Manlio Graziano : On ne peut pas vraiment parler d’"alliés" dans le sens où le concept est devenu extrêmement flou aujourd’hui dans les relations internationales.

Les autres religions dépendent cependant assez du Vatican, notamment lors de certaines initiatives lancées par l’Église, par exemple au moment de la loi sur le mariage homosexuel en France, mais aussi en Italie, en Espagne, aux États-Unis etc. S’il y a une prise de position commune des organisations religieuses, c’est surtout l’Église catholique qui "mène la danse". Les autres n’ont pas d’organisation mondiale, donc elles ne peuvent pas jouer ce rôle. Il y a d’autres instances religieuses qui ont une organisation très forte, comme les Églises orthodoxes par exemple, mais elles sont tellement liées au pouvoir politique qu’elles ne peuvent pas jouer le même rôle que l’Église catholique qui, en toutes circonstances, veut garder les mains libres. Alors que le patriarcat de Moscou joue pour la Russie ou que celui d’Athènes joue pour la Grèce, l’Église catholique joue pour elle-même.

Du côté des puissances politiques, les "alliés" sont tous ceux qui sont prêts à recevoir les honneurs du pape. Beaucoup de chefs d’État vont à Rome pour rencontrer le pape plus que pour rencontrer le gouvernement italien, même si le détour est obligé. Parce que s’il y a en Italie une autorité qui compte au-delà de la frontière italienne, c’est bien le pape. Il a même été invité en Arabie saoudite alors que c’est l’un des très rares pays au monde qui n’a pas de relations diplomatiques avec le Saint-Siège. Cela veut bien dire que son influence dépasse toutes les frontières.

Mais il est sûr que tous essaient de s’arracher les faveurs et l’amitié du Vatican. Si au Venezuela c’était Henrique Capriles [le leader de l’opposition, ndlr] qui avait pris l’initiative d’inviter le Vatican dans les négociations en cours, la réaction un peu ennuyée serait venue de Nicolas Maduro. Tout le monde essaie en effet de tirer le Vatican de son côté, que ce soient les partis ou les grandes puissances.

Propos recueillis par Anaïs Lefébure pour JOL Press

-------------------------------------------------------------------

Manlio Graziano enseigne la géopolitique des religions à l’American Graduate School in Paris, à la Skema Business School Paris, et à La Sorbonne – Paris IV. Il a écrit plusieurs livres, dont Identité catholique et identité italienne : L’Italie laboratoire de l’Eglise (2007) et Il secolo cattolico. La strategia geopolitica della Chiesa (2010).

Noter
0